lundi 14 février 2011

97 - Dogmes et faits

( - Les dogmes - )

L'Homme est sur Terre pour souffrir, payer ses péchés, son pain, son droit de vie. Il doit être élevé à la badine, faire des études très poussées, rébarbatives, soporifiques. Il doit apprendre des choses sèches, austères qui l'édifieront. Il doit étudier l'Histoire, la géographie, l'art hermétique (tchèque, égyptien, inuit, chinois), la linguistique, la politique, la sociologie, la psychanalyse, la philosophie et savoir analyser, discuter, disséquer, faire des thèses complexes sur toutes ces choses savantes dans un français exemplaire. Sa jeunesse doit être laborieuse, studieuse, sinistre.

A ce prix il s'élèvera.

Tout en étant initié à ces sciences et arts, il devra s'adonner à d'âpres besognes physiques. Par exemple, creuser des galeries au fond de son jardin (rocailleux de préférence) le matin avant d'aller aux cours à l'Université, construire des puits en pierres savamment taillées le soir après les études, jusque fort tard dans la nuit. Pas de chocolat, ni de chat ou de chien à caresser, ni de rêvasserie, ni de commerce amoureux, ni de jeux de société, ni de plaisirs culinaires, ni de détente champêtre... Du travail, du travail, rien que du travail. Et des nuits de veille, la pensée absorbée dans des manuels universitaires épais, poussiéreux, lourds, incompréhensibles, écrits en très petits caractères et rédigés en latin classique pour endurcir, exercer encore plus son esprit d'étudiant soumis.

L'homme devenu adulte apprendra le maniement des armes avec abnégation. Il chantera la Patrie, boira l'eau du robinet, mangera du pain républicain, hanté par le désir de se surpasser en tout. Au retour de son service militaire il se mariera avec une femme laide pour lui faire de nombreux enfants. Si la femme est belle alors l'Homme aura de la chance et ce sera tant mieux pour lui. Aussi flatteur soit-il, le sort conjugal ne doit cependant pas lui faire oublier l'essentiel : l'échec est toujours salutaire. Il rend humble.

Et puisque le dimanche l'Homme (d'une piété irréprochable) ne pourra pas travailler, les six autres jours de la semaine il s'adonnera sans faillir ni broncher à des travaux de force herculéens. Ceux-ci commenceront très tôt le matin pour s'achever longtemps après la tombée du jour.

L'Homme est sur Terre pour suer. Toutefois, quelle chance !, marié dans les formes strictes de la religion et de la loi devant témoins (avec les balais accrochés derrière le véhicule et la pancarte traditionnelle "Convoi d'anges heureux"), il aura des rapports sexuels complets qui lui donneront une progéniture digne de sa paternité assumée. Si ses enfants sont infirmes, alors le mérite de l'Homme qui les élèvera sera grand. Si ses enfants sont beaux et fort, il pourra être fier de lui, fier de sa vie consacrée au bien général en attendant que la mort l'emporte vers un Panthéon céleste éternellement figé.

( - Les faits - )

L'Homme est sur Terre pour apprendre, s'émerveiller, se libérer dans tous les sens du terme, se destiner à un idéal. Apprendre l'amour, la vie, les arts, les sciences, mais uniquement selon ses préférences, ses capacités, sa sensibilité, ses caprices. Il est sur Terre non pour gagner sa vie en suant le plus possible pour ensuite s'acheter du beurre, du sel, du pain, du poisson, des poireaux, des pommes de terre, bref pour aller faire ses "commissions" le samedi, mais pour lever les yeux au ciel, méditer avec gravité mais non sans joie sur les astres, les arbres, son âme, jouer sur son ordinateur, faire des plaisanteries, ne pas se priver de chocolat.

L'Homme ne doit pas s'abrutir à des travaux rébarbatifs si les circonstances ne l'y obligent pas. Il rejettera les armes, critiquera l'Histoire, la politique, les classes moyennes, troublera l'ordre établi dès qu'il l'estimera inique. C'est ainsi que l'Homme grandit. Il fuira les femmes laides tout en affichant devant elles une mine suggérant l'intérêt amoureux. Il dissimulera ses sentiments aux laiderons, les dévoilera aux créatures. L'Homme pourra rester un enfant cruel s'il le désire.

L'Homme a le droit d'avoir des moments de faiblesse. Parce qu'il est doué de sensibilité, l'Homme doit être ménagé. Il a droit à des égards.

L'Homme est sur Terre pour mener son chemin et monter, s'épanouir, se construire dans la joie, l'équilibre, la santé, et non pas pour faire des provisions avec sa femme le samedi, ni pour construire des puits parfaitement inutiles quand il est jeune le soir après ses cours à l'Université, et surtout pas pour accrocher des balais derrière sa voiture avec la pancarte infamante "Convoi d'anges heureux"...

L'Homme doit s'affranchir des travaux usants lorsque ceux-ci ne s'avèrent pas nécessaires, il doit sortir de ses galeries sous son jardin et étudier l'art de faire des vers. Ou regarder des livres d'images à la place si ça le chante. Ou dormir, prolonger tant qu'il le voudra ses songes nocturnes.

Bref, l'Homme n'est pas sur Terre pour suer sottement mais pour s'ouvrir aux merveilles qui l'entourent, s'éveiller à la Vie. Il regardera avec pitié (mais aussi avec charité) les jeunes époux qui accrochent derrière leur voiture de série des balais avec la pancarte crucifiante : "Convoi d'anges heureux".

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Contre la sclérose des esprits, je propose aimablement ces textes immodestes, cruels, rarement tendres (parfois), mais toujours issus d'une plume soucieuse de froid esthétisme, d'âpre vérité. Ceci afin de rompre agréablement avec les mièvres, inconsistantes, insipides célébrations nuptiales de la Saint-Valentin habituellement en vigueur chez mes frileux contemporains. Les traditionnelles dragées de mariages ont été ici avantageusement remplacées par de savoureux bonbons au poivre. Découvrons sans tarder cette riche brochette de héros provinciaux aux traits psychologiques bien marqués. Issus d'un milieu étriqué, ces personnages pittoresques sont touchants et haïssables, humains et monstrueux, exquis et répugnants. Parmi ces textes divertissants je me suis également permis d'insérer mes réflexions pleines de saine lucidité quant aux rapports des sexes dans notre société de mensonges et de mollesse amoureuses.