lundi 14 février 2011

199 - Le vieil époux de ma nièce et ma jeunesse d'esprit

Ma nièce,

Votre insolence mérite la sévérité la plus extrême. Non seulement vous vous moquez ouvertement des préceptes de la piété, mais en plus vous semblez honnir celui que nous vous avons désigné pour époux, j'ai nommé Monsieur de la Roche-Maillard, noble et riche vieillard de la meilleure lignée qui soit.

Est-ce donc simplement sa bosse qui met tant de répugnance dans votre coeur si puéril ? Allons, si ce n'est que ça ! Ca vous passera avec le temps, Mademoiselle. Vous vous accoutumerez bien vite à son beau panache. Il faut reconnaître que Monsieur de la Roche-Maillard porte beau, avec sa bosse.

Cela lui ajoute encore un air de noblesse désuet, qui ne manque pas de charme ma foi. Finalement votre futur époux me semble bel homme. Il est vieux, il est sale, il est laid, il est bossu, bancal, myope et chauve, il est vrai. Cependant je lui trouve quelque circonstance atténuante : il est riche.

Très riche.

Quant à votre humour sur la réalité de mon âge, vous serez justement punie. Avec rigueur, sans indulgence ni moindre pitié pour votre jeune âge. Sachez que je suis un enfant Mademoiselle, et cela en dépit de mes 34 ans que vous semblez railler de manière inconséquente. Je suis jeune d'esprit, de coeur, d'expérience, de sensibilité. Mes manières sont celles d'un enfant : je sais encore m'émerveiller sur la beauté des calvaires, la beauté des larmes, la beauté des tombeaux, et la laideur des femmes. Dans ma tête je dépasse à peine le cap des 12 ans. Dans mon coeur je suis demeuré au stade des gens de votre espèce, Mademoiselle. Par ma sensibilité j'atteins la profondeur et le mystère obscur des nuits les plus denses.

Je suis demeuré jeune d'esprit, et je m'en vais vous le prouver ici même. D'abord vous serez punie pour votre insolence à l'égard de ma digne personne. Votre humour, en effet, n'a point trouvé grâce à mes yeux. Je ne ris pas de vos piètres amusements de gamine ébaudie. Je suis sévère, rigoureux, dur et intransigeant avec les âmes insouciantes de votre genre. Je n'aime pas les enfants, surtout lorsqu'ils sont pleins de joie, de vie, d'insouciance et de légèreté : cela perturbe l'austérité des grandes personnes. Les enfants n'ont nulle importance à mes yeux. Seuls les adultes méritent toutes les attentions du monde. Surtout lorsque à juste titre ils se croient importants, et qu'ils sont riches. L'argent seul donne du prix aux êtres.

J'aime les riches moralisateurs, toujours tristes, toujours vêtus de noirs -couleur de la dignité-, qui ne rient jamais, qui condamnent les joies de l'existence, qui sont pieux avec ostentation, et qui méditent avec pessimisme sur le monde, drapés de noir, d'ombre, et de mort. Je les aime sinistres et lugubres, ces fantômes-là, ces aimables corbeaux, ces plaisants croque morts. Vous voyez bien Mademoiselle que je suis demeuré jeune d'esprit.

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Contre la sclérose des esprits, je propose aimablement ces textes immodestes, cruels, rarement tendres (parfois), mais toujours issus d'une plume soucieuse de froid esthétisme, d'âpre vérité. Ceci afin de rompre agréablement avec les mièvres, inconsistantes, insipides célébrations nuptiales de la Saint-Valentin habituellement en vigueur chez mes frileux contemporains. Les traditionnelles dragées de mariages ont été ici avantageusement remplacées par de savoureux bonbons au poivre. Découvrons sans tarder cette riche brochette de héros provinciaux aux traits psychologiques bien marqués. Issus d'un milieu étriqué, ces personnages pittoresques sont touchants et haïssables, humains et monstrueux, exquis et répugnants. Parmi ces textes divertissants je me suis également permis d'insérer mes réflexions pleines de saine lucidité quant aux rapports des sexes dans notre société de mensonges et de mollesse amoureuses.