lundi 14 février 2011

187 - Dialogue ultime

- Suis-moi Raphaël, à présent tu as atteint l'âge. Ton heure est venue.
- Madame, voyez comme je suis jeune. Mon front n'est pas ridé encore, les femmes n'ont pas épuisé mes ardeurs et mon coeur est assez alerte pour aimer au moins cent ans. Mon heure n'est pas venue, non. Passez votre chemin, vous feriez mieux. Il y en a assez parmi tous les déshérités qui vous supplient de les emporter. Allez les voir et laissez les autres vivre en paix.
- Ta vie m'appartient Raphaël. Tu es jeune dis-tu, pourtant ton coeur a assez aimé, il me semble. Assez pour avoir voulu mourir d'ailleurs, t'en souviens-tu ? Tu ne pourras plus aimer comme tu l'as fait. L'amour est un poison pour toi : à petite dose il te tue peu à peu, il te détruit insidieusement parce qu'il te déçoit. A forte dose il te terrasse, il te pousse à toutes les folies. Et tu m'appelles. Tu m'appelles quand il est indolent, imperceptible et insipide, et tu m'appelles quand il est violent, fiévreux, sanglant. Si l'amour est fait pour la vie, alors tu n'es pas fait pour l'amour. Et si la vie est faite pour l'amour, tu n'es pas fait pour la vie. Tu ne sais pas plus aimer que vivre : tu ne fais que perdre ton temps. Ton oisiveté est la preuve de ton inutilité. Viens, tu es à moi, je suis ta fiancée. Tu pourras m'aimer selon les lois si austères de ton coeur. Et je saurais t'aimer de ce semblable amour, moi. Sois-en persuadé.
- Madame, vous êtes vieille et laide, votre voix est rauque, vos appas sont flétris, votre sourire est fané, vous n'avez rien pour séduire un jeune garçon comme moi. Si vous me désirez si fort, moi je ne veux certainement pas de vous.
- Raphaël, tu aimes d'un amour morbide. Et tu appelles cela le romantisme, la poésie, le romanesque... Tu aimes la mort, le sang, la souffrance, la beauté de la laideur. Tu te dis toi-même esthète de ces causes âpres. Je suis donc faite pour toi. Suis-moi et aime-moi, toi qui aime toutes ces noirceurs tu ne seras pas déçu.
- La vieille, je ne vous aime pas. Votre visage est tout de hideur, vos mains ne sont guère mieux, et ce que vous tenez entre celles-ci me fait horreur, me répugne, m'épouvante. Vous voulez vous unir à moi dans une étreinte abjecte, mais j'ai assez de force pour vous repousser. Que pouvez-vous contre moi? Je suis jeune et vigoureux, et je ne vous laisserai pas m'emporter dans votre lit de marbre ! Je n'hésiterai pas à vous rudoyer comme un ivrogne, à vous jeter comme un chien galeux, à vous brusquer sans ménagement si vous vous approchez de moi.
- Raphaël, mon visage te plaît: c'est le visage blême, blafard, livide, exsangue du romantisme ultime que tu as tant chanté à tes amantes. Tu aimes mes yeux. Ce regard noir et sans fond qui fixe le néant te charme, je le sais. Tu aspires à la caresse froide et osseuse de mes mains décharnées. Ma voix caverneuse est une berceuse pour ton coeur glauque. Tu m'aimes en réalité, alors que tu voudrais tant te le cacher à toi-même. Mais il est trop tard Raphaël, tu m'as appelée et je suis venue. A présent prends-moi la main, n'aie pas peur. C'est aujourd'hui que la grande rencontre devait arriver. Nous allons nous aimer toi et moi. Pour l'éternité.
- Madame, votre amour sans fin est un amour pour désespérés et je n'en suis pas à ce point. Je ne prendrais pas votre main. Je ne veux pas me fiancer avec une si éternelle amante. Vous ne me séduisez pas, n'approchez pas de moi. Allez-vous-en, partez, oubliez-moi.
- Raphaël, tu ne veux pas de moi et pourtant je te veux, moi. Aujourd'hui est un jour de fête pour moi. Cela fait longtemps que je t'aime en secret. Je sais qu'aujourd'hui nous allons nous unir toi et moi. Allons, prends-moi la main. Et laisse-moi t'embrasser, mon amant. Parce que je t'aime. Je t'aime. Et tu sais combien je t'aime, n'est ce pas?
- A en mourir, je sais.
- A en mourir, bien sûr.
- Vous ne m'embrasserez pas, la sorcière.
- Raphaël, déjà mon baiser sur ton front s'est posé. Tu m'appartiens depuis ce jour. Je vais donc te prendre la main, et tu me suivras. Puis je baiserai tes lèvres. Alors tu m'appartiendras totalement, parfaitement, infiniment. Ainsi sont les choses.
- Et depuis quand avez-vous baisé mon front, vieille hideuse ?
- Depuis le jour où tu as mêlé ton sang avec ta dernière amante, Raphaël.
 Cette tache de sang égarée sur ton front, c'était ma signature: le baiser de la MORT.

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Contre la sclérose des esprits, je propose aimablement ces textes immodestes, cruels, rarement tendres (parfois), mais toujours issus d'une plume soucieuse de froid esthétisme, d'âpre vérité. Ceci afin de rompre agréablement avec les mièvres, inconsistantes, insipides célébrations nuptiales de la Saint-Valentin habituellement en vigueur chez mes frileux contemporains. Les traditionnelles dragées de mariages ont été ici avantageusement remplacées par de savoureux bonbons au poivre. Découvrons sans tarder cette riche brochette de héros provinciaux aux traits psychologiques bien marqués. Issus d'un milieu étriqué, ces personnages pittoresques sont touchants et haïssables, humains et monstrueux, exquis et répugnants. Parmi ces textes divertissants je me suis également permis d'insérer mes réflexions pleines de saine lucidité quant aux rapports des sexes dans notre société de mensonges et de mollesse amoureuses.