lundi 14 février 2011

161 - De l'importance de la particule

Le jour où elle apprit que son amant n'avait pas de particule, elle le répudia. Il supplia. Rien n'y fit. Le coeur de l'intransigeante aristocrate était redevenu une pierre hautaine : c'était une femme de bien qui n'admettait point la vile concession.

Il se ruina en tentant de s'acheter une particule. Il n'obtint jamais ce précieux sésame permettant de desceller le coeur de la belle. Pauvre, piteux et déshonoré, il dut essuyer les quolibets de l'intraitable amante. Puis il lui fallut rembourser dettes et payer impôts tout en contentant son ventre vide. Pendant qu'il mangeait du pain noir entre la charrue et le sillon, elle festoyait, banquetait, dansait au château.

Un jour, depuis son carrosse elle le reconnut dans ses labours, tout en haillons. Elle le héla :

- Holà le gueux ! Mon carrosse est tout crotté. Hâtez-vous de me le bien encaustiquer ! Et ne vous avisez pas à me le laisser avec ne serait-ce qu'une once de misère. Sinon je vous ferai bastonner de bois vert mon ami.

L'amant déchu, tout honteux de son état, s'exécuta. Il gardait cependant le secret espoir que ce serait là l'ultime épreuve infligée de la part de la cruelle, à l'issue de laquelle il serait enfin réhabilité à ses yeux... Il pensait qu'en lui prouvant ainsi son amour, il reconquérrait son coeur et gagnerait enfin officiellement sa main pour aller vivre au château avec elle dans le bien-être et l'opulence. Fiévreusement, il astiqua. Le vaisseau brillait comme un diamant. Le serf reçut tout de même la bastonnade.

Il ne cultiva plus le moindre espoir de mettre les pieds au château un jour. Il ne se remit jamais de sa ruine. La tentative d'achat d'une particule l'avait définitivement perdu. Jamais il ne put se redresser. Il ne put jamais non plus se marier, pas même avec une gueuse : trop pauvre. Cette histoire n'est toutefois pas tout à fait triste car s'il vécut malheureux, il vécut peu longtemps.

Voilà ce qui arrive à ceux qui n'ont pas de quoi se réclamer de la noblesse à particule.

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Contre la sclérose des esprits, je propose aimablement ces textes immodestes, cruels, rarement tendres (parfois), mais toujours issus d'une plume soucieuse de froid esthétisme, d'âpre vérité. Ceci afin de rompre agréablement avec les mièvres, inconsistantes, insipides célébrations nuptiales de la Saint-Valentin habituellement en vigueur chez mes frileux contemporains. Les traditionnelles dragées de mariages ont été ici avantageusement remplacées par de savoureux bonbons au poivre. Découvrons sans tarder cette riche brochette de héros provinciaux aux traits psychologiques bien marqués. Issus d'un milieu étriqué, ces personnages pittoresques sont touchants et haïssables, humains et monstrueux, exquis et répugnants. Parmi ces textes divertissants je me suis également permis d'insérer mes réflexions pleines de saine lucidité quant aux rapports des sexes dans notre société de mensonges et de mollesse amoureuses.