lundi 14 février 2011

159 - Le Marquis de la Brettancière

Le Marquis de la Brettancière était une étrange et forte personnalité. Esthète bossu aux traits fins, âme raffinée, baroque et perverse, il passait pour un original dans la contrée.

Le bossu collectionnait sans compter femmes mamelues, araignées velues, papillons azuréens. Il affectionnait les contrastes et s'émerveillait de toutes les formes d'expression de la nature, s'abîmant dans la contemplation béate des gorges généreuses, des monstres rampants, des créatures ailées.

Confondant de bonne foi beauté et laideur, il ne faisait parfois pas la différence entre ses bonniches aux blancs tétins, ses chélicères huit-pattues et ses insectes aux ailes de fée. Il éprouvait des sentiments aussi vifs devant sa collection cauchemardesque d'arachnides et ses papillons épinglés que dans les bras de ses amantes dépoitraillées. Il s'étonnait d'ailleurs que ses charnelles compagnes pussent pâlir d'épouvante certains jours où il voulait multiplier les frissons, rassemblant dans l'alcôve ses plus chers sujets d'émois...

Il voyait les choses et le monde en esthète. A la fois naïf et indécent, pur et obscène, il aimait aller écouter les voix cristallines des enfants de choeur le dimanche à la messe du village. Il ne venait d'ailleurs que pour les chants, car c'était un impie. Mais il venait également, accessoirement, pour renouveler son harem de servantes aux poumons vaillants. Il n'y avait guère qu'à la messe du dimanche qu'il avait le plus de chances de rencontrer d'authentiques filles de ferme génétiquement avantagées, car ordinairement il ne se mêlait jamais aux roturiers du village. Son château sis dans les hauteurs aristocratiques du bourg était une véritable tour d'ivoire.

Il se montrait singulièrement avaricieux au moment de la quête, bien qu'il fût fortuné. Son âme d'humaniste éclairé avait ses petites contradictions... Cependant il était d'une générosité sans complexe avec ses conquêtes au corsage distendu, bien que cette générosité fût prudente et calculée très à l'avance, au centime près. Il leur offrait volontiers le couvert à l'auberge du village, mais opposait un veto arbitraire et tyrannique sur certains plats ou certaines boissons qu'il estimait soit onéreux, soit trop peu consistants...

Il profitait parfois de manière éhontée de sa renommée, tirant avantage de l'obscurantisme ambiant tournant autour de sa bosse : il acceptait de se faire toucher sa bosse par les filles crédules et superstitieuses moyennant le prix de leur hymen. Ces jolies naïves pensaient trouver en effleurant sa bosse soit la fortune, soit la fertilité. Aux hésitantes, méfiantes et autres esprits forts, il promettait monts et merveilles, cultivant et exagérant jusqu'à l'outrance la légende mensongère qui prétend que les bossus portent bonheur. C'était là un moyen d'exorciser à bon compte le poids de sa bosse.

Bref, le Marquis de la Brettancière était un collectionneur aimable et avisé, pervers et odieux, sage et fou, bossu et cavaleur.

Un original disait-on.

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Contre la sclérose des esprits, je propose aimablement ces textes immodestes, cruels, rarement tendres (parfois), mais toujours issus d'une plume soucieuse de froid esthétisme, d'âpre vérité. Ceci afin de rompre agréablement avec les mièvres, inconsistantes, insipides célébrations nuptiales de la Saint-Valentin habituellement en vigueur chez mes frileux contemporains. Les traditionnelles dragées de mariages ont été ici avantageusement remplacées par de savoureux bonbons au poivre. Découvrons sans tarder cette riche brochette de héros provinciaux aux traits psychologiques bien marqués. Issus d'un milieu étriqué, ces personnages pittoresques sont touchants et haïssables, humains et monstrueux, exquis et répugnants. Parmi ces textes divertissants je me suis également permis d'insérer mes réflexions pleines de saine lucidité quant aux rapports des sexes dans notre société de mensonges et de mollesse amoureuses.