lundi 14 février 2011

142 - Deux ordures

C'était une ordure. Une vraie. Elle empoisonnait les puits, les vaches, la vie de ses voisins. Je l'adorais. Sa haine stérile m'amusait, ses haillons me faisaient rêver. Elle détestait le genre humain, adorait les vieux chats, méprisait la mort. Son visage hideux formait un jardin exotique dans la campagne morne où elle habitait.

Pour tester sa méchanceté je lui offris un cercueil. Elle y grava aussitôt le nom de son meilleur ami : le Diable. Séduit par tant de vilenie, je lui demandai sa main.

Nous eûmes cinq petits monstres. Deux moururent en bas-âge. L'économie de plusieurs années de pain et de chauffage fut une intarissable source de satisfaction pour la famille. Les trois survivants eurent d'honorables destinées : le premier devint bandit de grands chemins, le second entra dans les ordres, le dernier fut pendu.

L'immonde mourut plus tôt que prévu, fut inhumée dans le cercueil destiné au Diable et tout rentra dans l'ordre. La démone enterrée, je repris mes études, obtins un doctorat de lettres qui me permit de rapporter cette histoire et vis se poursuivre l'oeuvre impie de la trépassée : buveurs d'eau de puits, vaches et voisins moururent un à un.

Sous l'action indolente du temps.

Sur la tombe de la défunte j'allai bientôt. D'un bouquet de chardons acérés je lui rendis hommage, l'oeil humide, une épine au doigt, un baume au coeur : de sa fortune j'allais hériter.

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Contre la sclérose des esprits, je propose aimablement ces textes immodestes, cruels, rarement tendres (parfois), mais toujours issus d'une plume soucieuse de froid esthétisme, d'âpre vérité. Ceci afin de rompre agréablement avec les mièvres, inconsistantes, insipides célébrations nuptiales de la Saint-Valentin habituellement en vigueur chez mes frileux contemporains. Les traditionnelles dragées de mariages ont été ici avantageusement remplacées par de savoureux bonbons au poivre. Découvrons sans tarder cette riche brochette de héros provinciaux aux traits psychologiques bien marqués. Issus d'un milieu étriqué, ces personnages pittoresques sont touchants et haïssables, humains et monstrueux, exquis et répugnants. Parmi ces textes divertissants je me suis également permis d'insérer mes réflexions pleines de saine lucidité quant aux rapports des sexes dans notre société de mensonges et de mollesse amoureuses.