lundi 14 février 2011

130 - Les deux pauvresses

Deux soeurs mendiaient. L'une était laide comme un poux, sans grâce, vêtue de haillons. L'autre ressemblait à un papillon, et bien que sa toilette fût humble on sentait une recherche, un souci d'élégance dans sa tenue. De fait c'était une authentique sirène sur laquelle les riches passants daignaient poser le regard, alors que l'autre, affligée d'une affreuse laideur et affublée de guenilles n'attirait nulle attention.

Je remarquai aussitôt les deux soeurs. Du haut de ma monture je m'adressai à la Vénus :

- Gente demoiselle, venez chez votre sauveur chercher le gîte et le couvert. Je saurai également vous couvrir d'or et de dentelles si vous y consentez. Sous mon toit vous n'aurez qu'à exiger. Chez moi la beauté à tous les droits. Soyez dès à présent l'hôte de mon alcôve et votre fortune est faite !

La belle répondit :

- Mon bon seigneur, ma soeur me suivra-t-elle ?

Je fus franc envers la jolie naïve :

- Parce que votre soeur est laide, elle ne mérite que raillerie. Vous êtes belle, vous seule avez le droit d'hériter des biens de ce monde. La beauté doit être récompensée, la laideur châtiée sans pitié. Laissez là votre soeur, elle ne vaut guère plus que l'égout qu'elle côtoie.

L'ingénue de me tenir tête :

- Cependant j'ai promis à mère de ne jamais abandonner ma soeur ! Noble seigneur, je vous en prie prenez ma soeur avec moi ou bien laissez-moi ! Jamais je ne l'abandonnerai à la misère !

Excédé par tant d'impudence, j'abrégeai la discussion en tendant le bras vers l'élue :

- Il suffit avec ces tergiversations stériles ! Vos scrupules sont parfaitement déplacés. Laissez la fange à la fange et abandonnez-vous plutôt au sort qui vous sourit. Demain vous porterez mon nom. Allons, montez ! Je vous emmène au château. Hâtez-vous car je ne souffre pas qu'une femme discute mes desseins !

Après avoir craché sur le front de la gueuse restée à terre, d'un coup de talon hautain je fis se cabrer mon destrier. Le bruit de ses sabots sur le pavé recouvrit les sanglots du laideron. Je pris la direction du château au galop, les bras de la belle serrés autour de ma taille.

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Contre la sclérose des esprits, je propose aimablement ces textes immodestes, cruels, rarement tendres (parfois), mais toujours issus d'une plume soucieuse de froid esthétisme, d'âpre vérité. Ceci afin de rompre agréablement avec les mièvres, inconsistantes, insipides célébrations nuptiales de la Saint-Valentin habituellement en vigueur chez mes frileux contemporains. Les traditionnelles dragées de mariages ont été ici avantageusement remplacées par de savoureux bonbons au poivre. Découvrons sans tarder cette riche brochette de héros provinciaux aux traits psychologiques bien marqués. Issus d'un milieu étriqué, ces personnages pittoresques sont touchants et haïssables, humains et monstrueux, exquis et répugnants. Parmi ces textes divertissants je me suis également permis d'insérer mes réflexions pleines de saine lucidité quant aux rapports des sexes dans notre société de mensonges et de mollesse amoureuses.