lundi 14 février 2011

128 - Jean-Eugène

Il tirait grande fierté d'avoir un esprit sain dans un corps chétif : Jean-Eugène marchait de travers mais pensait juste.

Ses allures de caprin boiteux ne l'empêchaient pas d'avoir des prétentions de séducteur : dès ses quarante-sept ans il se mit en tête d'entreprendre sa première collection de conquêtes féminines. Pour commencer il corrompit la Gertrude, fille de ferme au physique humble, passablement sotte, voire franchement idiote. Puis ce fut au tour de Marie-Albertine, une espèce de souillon, laitière de son état, fille de sa pauvre mère et future crémière destinée à faire carrière dans la laiterie parentale. Presque jolie.

Ces deux premiers trophées agrestes déçurent notre coquelet qui rêvait surtout de châtelaines évanescentes, de filles de docteurs aux manières compliquées, de citadines adroites dans le maniement de l'éventail, érudites, prenant le thé en levant l'auriculaire... Poussé par la nécessité de coïter avec des mondaines, il alla frapper au premier château rencontré, fut reçu par son hôte tout de dentelles vêtue, but le thé, mangea même quelques biscuits à la cannelle, reparti bredouille mais guère découragé.

Il se rendit aussitôt chez le docteur de la châtelaine qui avait deux filles, avec le fol espoir d'en séduire au moins une. Malheureusement toutes deux étaient fort laides.

Il fallait qu'une marquise, une vestale costumée, ou bien une tragédienne, bref une célébrité, lui ouvrît son hymen. Sain d'esprit dans un corps chétif. Sa devise... Sa quête utopique dura quelques années.

Jean-Eugène finit entouré de ses premières amours à la toilette modeste, les seuls sujets d'émoi qu'il pût conquérir charnellement. La Gertrude fut son bras droit. Celui-là précisément qui était débile. Marie-Albertine, sa cuisinière. Spécialiste des soupes aigres.

Et la châtelaine, un rêve inaccessible.

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Contre la sclérose des esprits, je propose aimablement ces textes immodestes, cruels, rarement tendres (parfois), mais toujours issus d'une plume soucieuse de froid esthétisme, d'âpre vérité. Ceci afin de rompre agréablement avec les mièvres, inconsistantes, insipides célébrations nuptiales de la Saint-Valentin habituellement en vigueur chez mes frileux contemporains. Les traditionnelles dragées de mariages ont été ici avantageusement remplacées par de savoureux bonbons au poivre. Découvrons sans tarder cette riche brochette de héros provinciaux aux traits psychologiques bien marqués. Issus d'un milieu étriqué, ces personnages pittoresques sont touchants et haïssables, humains et monstrueux, exquis et répugnants. Parmi ces textes divertissants je me suis également permis d'insérer mes réflexions pleines de saine lucidité quant aux rapports des sexes dans notre société de mensonges et de mollesse amoureuses.