lundi 14 février 2011

123 - Gueuvers

"Gueuvers", contraction commode et ironique de "gueule de travers", désignait le héros de cette histoire. Affligé d'un bec de lièvre, Gueuvers n'en était pas moins un homme mauvais. Le sobriquet cruel qu'il avait hérité n'était pas indu. L'on était en droit d'espérer de la part d'un tel personnage que la naissance avait si peu avantagé un minimum de bonté qui eût inspiré compassion. Hélas ! Gueuvers était un homme né sous l'aile du fourchu, bec de lièvre ou pas. Son infirmité le rendait plus bête, plus ignoble encore.

Ses ennemis s'en donnaient à coeur joie, la méchanceté innée du disgracié justifiant leurs vengeances. Ca commençait par les enfants, cruels par nature, qui avaient trouvé là le bouc-émissaire idéal à travers qui canaliser les débordements joyeux de leur jeunesse. Les belles quant à elles raillaient sans retenue cet éternel tue l'amour comique à force de laideur. Les hommes faibles lui crachaient au visage de loin. Les bûcherons le menaçaient de leurs haches. Les vieillards le maudissaient, brandissant leurs cannes. Les chiens eux-mêmes ne se privaient pas du plaisir d'aiguiser leurs crocs dans ses pantalons.

Un jour Gueuvers s'enticha de la fille du châtelain, la plus jolie créature qui fût de toute la contrée. Foncièrement pervers mais ne manquant pour autant ni d'audace ni de panache, promptement il partit demander la main de la belle. Il fut reçu par une volée de bois vert par l'aristocrate qui lui offrit ensuite le thé avec toutes les politesses dictées par son rang. Sa difformité buccale aggravant les choses les plus anodines, il but son thé bruyamment en bavant devant la belle.

Les épousailles n'eurent pas lieu. Geuvers repartit du château toujours aussi pauvre de sa solitude et de son bec de lièvre mais riche d'un nouveau sobriquet : Geuvers-la-bavure.

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Contre la sclérose des esprits, je propose aimablement ces textes immodestes, cruels, rarement tendres (parfois), mais toujours issus d'une plume soucieuse de froid esthétisme, d'âpre vérité. Ceci afin de rompre agréablement avec les mièvres, inconsistantes, insipides célébrations nuptiales de la Saint-Valentin habituellement en vigueur chez mes frileux contemporains. Les traditionnelles dragées de mariages ont été ici avantageusement remplacées par de savoureux bonbons au poivre. Découvrons sans tarder cette riche brochette de héros provinciaux aux traits psychologiques bien marqués. Issus d'un milieu étriqué, ces personnages pittoresques sont touchants et haïssables, humains et monstrueux, exquis et répugnants. Parmi ces textes divertissants je me suis également permis d'insérer mes réflexions pleines de saine lucidité quant aux rapports des sexes dans notre société de mensonges et de mollesse amoureuses.