lundi 14 février 2011

107 - La conversion de la dévote

Marie-Agnès était une caricature de vieille fille. La trentaine osseuse, l'oeil méchant, la voix sur-aiguë, dans son village elle voulait passer pour une sainte, une bonne, une pieuse femme. Ainsi elle montrait sa grandeur d'âme en rendant visite aux moribonds : avec zèle elle fermait leurs volets, leur clapet, puis leurs paupières. Accompagner les mourants la gonflait d'une importance locale. Mais surtout, s'imposer dans les derniers instants de ceux qui basculent vers la tombe lui procurait un sentiment de puissance inégalé. Elle aimait contredire tout le monde, médire sur tout, chasser joie, douceur, tendresse. Son plus grand vice de frustrée.

Officiellement Marie-Agnès était une enfant de choeur, une femme économe, une onctueuse, sereine, admirable altruiste. En fait c'était une enragée au coeur plein de fiel, une âme tourmentée par les plaisirs de la chair, une solitaire obsédée par l'argent au point que l'avarice était son second vice.

A la nuit tombée elle rôdait parfois autour du café de l'église en quête de saillies immédiates et perverses avec quelque ivrogne titubant. Pire : elle faisait des avances à son curé âgé et bossu qui ne buvait jamais !

Le baron du village voisin entendit parler de cette célibataire hypocrite et méchante et en bon esthète qu'il était, il eut des vues sur cette exquise corrompue. Celle-ci devint son amante. Mais bientôt lassé par cette conquête au chant strident, le baron s'en débarrassa promptement. Cette dernière, plus acrimonieuse que jamais en conçu une inextinguible rancoeur envers son curé, allez savoir pourquoi ! Le dimanche suivant elle se mit en tête de sonner les cloches aux cotés du bedeau. En fait elle souhaitait corrompre l'innocent, mais ne parvint qu'à décrocher la cloche à force de rage.

L'airain, en ayant chu lui fêla le crâne.

Depuis Marie-Agnès est devenue sage, tendre, vertueuse, généreuse, et aime sincèrement son prochain, elle qui jadis derrière ses sourires fourbes était si féroce au grand jour, si odieuse dans l'ombre. La louve hier hurlant à la mort aujourd'hui bêle comme une agnelle.

On dit qu'elle est devenue folle.

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Contre la sclérose des esprits, je propose aimablement ces textes immodestes, cruels, rarement tendres (parfois), mais toujours issus d'une plume soucieuse de froid esthétisme, d'âpre vérité. Ceci afin de rompre agréablement avec les mièvres, inconsistantes, insipides célébrations nuptiales de la Saint-Valentin habituellement en vigueur chez mes frileux contemporains. Les traditionnelles dragées de mariages ont été ici avantageusement remplacées par de savoureux bonbons au poivre. Découvrons sans tarder cette riche brochette de héros provinciaux aux traits psychologiques bien marqués. Issus d'un milieu étriqué, ces personnages pittoresques sont touchants et haïssables, humains et monstrueux, exquis et répugnants. Parmi ces textes divertissants je me suis également permis d'insérer mes réflexions pleines de saine lucidité quant aux rapports des sexes dans notre société de mensonges et de mollesse amoureuses.