lundi 14 février 2011

104 - La petite bossue

Elle était jolie, la petite Albertine avec ses boucles d'or et son sourire à faire fondre le Diable. Certes l'enfant portait un fardeau immonde sur le dos, mais cela ôtait-il quelque chose au charme de ce visage fait pour réjouir les coeurs ? Angelot tordu, poupée courbée, Albertine était en effet ce qu'on appelle une petite bossue. Mais qui remarquait encore son infirmité dans son entourage ?

On ne voyait que le sourire chez Albertine. La bosse passait au second plan.

Albertine passa une enfance heureuse dans la maison de campagne familiale entre ses proches et ses petites camarades, à l'écart du monde. Jusqu'au jour où, adolescente, les premières flammes amoureuses s'allumèrent dans son coeur florissant. L'objet de ses primes émois se nommait Joseph, un citadin aux allures de dandy rencontré lors d'une fête locale.

Si les autres étaient éblouis par le sourire de la blonde, Joseph lui était assombri par sa bosse. Il se moquait d'ailleurs odieusement de sa disgrâce, lui reprochant de ne pas faire honneur à un amant de son rang :

- Vous m'aimez petite bossue, mais avez-vous au moins songé combien votre amour pouvait m'être inconfortable ? Petite égoïste ! N'avez-vous donc vécu que dans les illusions ? Croyez-vous que je vais parader sans dommage en compagnie d'un cygne qui a un cou de canard ? Vous m'aimez certes, mais n'avez-vous pas un instant pensé que votre amour pouvait me causer honte et dépit en public ? Non seulement vous avez une bosse, mais en plus vous manquez de coeur ! Vous croyez-vous si aimable que ça en dépit de vos cheveux fins et de votre minois tendre ? Nul ne vous parle jamais de votre bosse... Permettez que j'inaugure le sujet : vous avez une bosse entre les épaules Albertine, et je ne saurais acquiescer à cet hyménée contre nature que vous me proposez. Vous auriez dû avoir la décence d'aimer un tordu de votre espèce plutôt que d'éprouver des feux déplacés pour un galant que vous ne méritez point ! Votre coeur est bossu lui aussi, pour oser aimer de la sorte ! Vous m'aimez tant que ça ? Aimez-moi donc de loin, voulez-vous ? J'aurai au moins quelque estime pour vous de vous voir ainsi prendre soin de ma réputation, à défaut de répondre à votre amour dément. Vous portez une bosse par derrière qui m'est fort désagréable Albertine. Mais c'est la bosse de devant, celle de votre coeur, qui me répugne le plus.

L'aristocrate faisait souffrir la pauvre handicapée qui en dépit des vexations incessantes ne pouvait se résigner à trahir les battements de son coeur. C'est de ce beau et cruel sybarite qu'elle était éprise, et elle entendait bien plonger dans les profondeurs de cet amour, qu'il fût lumineux ou ténébreux. Elle l'aimait, son coeur intègre était ainsi fait qu'il était désormais impossible qu'elle ne l'aimât plus. Aussi le mondain ne se privait-il pas de jouer avec sa proie aux boucles d'ange. Deux années durant la guindée tarentule tordit le coeur de la libellule entre ses pattes gantées.

Finalement Joseph abandonna du jour au lendemain la petite bossue pour une châtelaine verticale d'une beauté sans égale. Sans jamais avoir accordé la moindre tendresse à Albertine, mortifiée. Incapable de renier sa passion, toute sa vie l'éconduite continua à aimer Joseph, de loin.

De loin, et de tout son coeur cabossé.

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Contre la sclérose des esprits, je propose aimablement ces textes immodestes, cruels, rarement tendres (parfois), mais toujours issus d'une plume soucieuse de froid esthétisme, d'âpre vérité. Ceci afin de rompre agréablement avec les mièvres, inconsistantes, insipides célébrations nuptiales de la Saint-Valentin habituellement en vigueur chez mes frileux contemporains. Les traditionnelles dragées de mariages ont été ici avantageusement remplacées par de savoureux bonbons au poivre. Découvrons sans tarder cette riche brochette de héros provinciaux aux traits psychologiques bien marqués. Issus d'un milieu étriqué, ces personnages pittoresques sont touchants et haïssables, humains et monstrueux, exquis et répugnants. Parmi ces textes divertissants je me suis également permis d'insérer mes réflexions pleines de saine lucidité quant aux rapports des sexes dans notre société de mensonges et de mollesse amoureuses.